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La société n’est pas apathique mais éruptive

par Patrice Cohen-Seat le 5 février 2016

Ci-dessous l’entretien publié par l’Humanité le 4 février 2016

Le titre même de votre essai, « Peuple » avec un point d’exclamation en rouge est une interpellation, une alerte. Vous dressez un bilan de la santé -pas brillante – de la gauche en France et en Europe, et vous parlez de refondation, de défis à relever. Mais tout n’est il pas à rebâtir? 

Il faut d’abord faire l’effort de comprendre comment on en est arrivé là. Les grandes conquêtes de la classe ouvrière, jusque dans les années 60, ont été permises par la puissance de ses luttes, obligeant le capital à des compromis, et par sa capacité à mobiliser autour d’une grande idée, une alternative de société : le socialisme, le communisme. Nous sommes en échec sur ces deux terrains. Aujourd’hui, la stratégie du capital est mondiale. Le chantage aux délocalisations et à la compétitivité mine les luttes qui, elles, demeurent essentiellement nationales. Pour reprendre l’offensive, il faut que tous ceux qui souffrent du néolibéralisme – le « peuple », les 99% comme on dit, ceux qui vivent de leur travail et non de leurs rentes – reprennent à leur compte le grand rêve européen et s’organisent pour lutter jusqu’à cette échelle, et au delà. Et puis, la perspective historique d’une autre société a disparu. Difficile de rassembler largement sans pouvoir dire quel autre système, quel projet de société on propose.

Vous pointez évidemment le recul du PCF et du Front de gauche, et vous en venez à expliquer que « le pire dans cette situation » est l’absence d’un projet « véritable »…

Précisément. Un projet ne se réduit ni à des intentions, aussi bonnes soient-elles, ni à un programme. Il est indissociable d’une « idéologie » (il faudrait enfin cesser d’avoir peur de ce mot !), c’est à dire d’une vision de la société et du monde, de leur histoire, des rapports de forces sociaux, des objectifs possibles et des stratégies permettant de les atteindre, et finalement de l’horizon d’une autre société. C’est de tout cela que dépend la crédibilité de ce que l’on propose. Par exemple, les milieux populaires sont évidemment pour la hausse du SMIC ou le développement des services publics : mais en l’état de leur « vision des choses et de la vie », comme aurait dit Gramsci, ils ne voient pas comment ce serait possible. L’idéologie qui correspondait au « socialisme d’Etat » a volé en éclat avec lui. Elle allait de pair avec une conception avant tout nationale du combat social et politique, l’idée que le progrès permettrait une croissance quasi infinie de la production de richesses, une organisation du travail adaptée à l’ère de la grande industrie, une domination de fait de l’occident sur le reste du monde, etc. Il faut adosser un nouveau projet politique à une idéologie en phase avec les réalités de notre temps : mondialisation, révolution numérique, bouleversements géoéconomiques, crise écologique…

Vous faites la part belle à la classe ouvrière, à sa place dans l’histoire sociale et politique, à son devenir, et vous inscrivez cette réflexion dans le cadre des « luttes de classe au XXIe siècle », tout en insistant  sur  un « effacement» de cette même  classe ouvrière. Que voulez-vous dire?

Le fait est que la « classe ouvrière » a connu une ascension, une apogée et un déclin de sa puissance. Les ouvriers n’ont pas disparu, loin de là : ils sont près d’un quart des actifs. Et avec les employés, très proches socialement, ils en constituent une forte majorité : c’est infiniment plus qu’au début du siècle dernier. Mais la capacité des classes populaires à s’organiser et à lutter a considérablement diminué pour les raisons que je viens d’évoquer. Il n’y a pourtant aucune fatalité là-dedans. Nous ne sommes pas dans une société apathique, mais éruptive. Il y a des luttes en permanence et tous azimuts : entreprises, école, recherche, culture, santé, droits humains, réfugiés, agriculture, égalité des genres, discriminations, justice, etc. Rien qu’à Paris, plus de dix manifestations par jour en 2013, par exemple. C’est aujourd’hui l’ensemble des catégories populaires – c’est pourquoi je parle de « peuple » – qui pourrait converger pour devenir une force sociale (un « sujet historique », comme hier la classe ouvrière) capable de disputer victorieusement aux classes dominantes leur leadership et leur pouvoir.

Mais est-il possible de rassembler des catégories sociales aussi diverses, et aux intérêts parfois contradictoires ?

C’est en effet plus complexe qu’à l’époque d’un mouvement ouvrier relativement homogène. L’unité ne peut plus se construire d’en haut, de façon verticale et centralisée. Il faut imaginer des fonctionnements en réseaux permettant de construire et d’élargir progressivement le commun tout en respectant et en donnant toute leur place aux différences, voire aux oppositions. Et quand la vie politique l’exige, par exemple au moment des élections, qu’il s’agisse des questions de programme ou de candidatures, il faut sortir des négociations d’appareil et remettre les choix entre les mains des citoyens qui veulent participer de ce « mouvement populaire ». Des « primaires populaires », en quelque sorte.

Dans la préface qu’il signe, l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat dénonce une « guerre des mots, guerre idéologique » et  s’inquiète du fait que  « les suffrages des électeurs sont (désormais) sans conséquence, et les élections maintenues uniquement pour amuser la galerie ». N’est-ce pas excessif ?

Malheureusement non. L’expérience des citoyens est que, qu’ils votent à droite ou à gauche, ça ne change rien. Et que même quand leur choix est indiscutable, comme au référendum de 2005, le « système » s’arrange pour le contourner et faire comme si de rien n’était. On voit le résultat : une abstention à 50% et un FN à 30% ! Je ne peux pas me résoudre à cette situation insensée et dangereuse. Et je suis persuadé qu’on n’en sortira pas sans une nouvelle révolution démocratique, aussi fondamentale que celle qui a conduit à l’adoption du suffrage universel. Il faut inventer une démocratie citoyenne. Tous les pouvoirs, dans les institutions comme dans les entreprises, les services publics, les médias, etc. (et même dans les pratiques politiques, comme je viens de le dire au sujet des formes d’organisation politique) doivent être placés sous le droit de regard, de contrôle et d’intervention des citoyens eux-mêmes. Il faut ainsi refonder la République. Ce doit être le cœur d’un nouveau projet d’émancipation humaine.

 

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